L'hallali

Nouveau mot

En psychiatrie, une apophénie est une altération de la perception, qui conduit un individu à attribuer un sens particulier à des événements banals en établissant des rapports non motivés entre les choses. Tout lui parait avoir été préparé pour lui : pour tester s’il remarque ces bizarreries, etc.

En psychologie jungienne, l’apophénie est à rapprocher de la notion de synchronicité, bien que Jung se contente de décrire le phénomène tel qu’il est vécu, sans se positionner clairement quant à l’idée que ce phénomène consiste en une distorsion de la perception ou s’il s’agit d’un contact particulier avec une authentique réalité métaphysique.

Source : Wikipédia

A la sortie de la nuit 

- Sur une échelle de sardine à baleineau, j’suis à combien ?

– T’es à thon rouge, c’est une évidence.

A toi

Tu bouges beaucoup. Tout le temps.

Combien de temps met-on à s’approprier les mots de la grossesse ? Ou sont-ce les mots des autres ? Combien de temps faut-il pour réussir à prononcer “c’est merveilleux”, “je me sens transformée”, “félicitations à moi, à toi, quel bonheur indicible” ?

Les boîtes roses et les courriers de la CAF s’amoncellent sur la commode ; je regarde les ventres ronds d’autres que moi, elles ont l’air serein et une belle linea negra, moi j’ai le ventre encore pâle et l’air soucieux.

Il ne faut pas sous-estimer le mot “angoisse”. Depuis que je croise ce mot dans des histoires plus graves que la mienne, je m’arrête, le soupèse. J’imagine la tête de celle qui a écrit ça, quand peut-être elle était allongée nue sur le carrelage de sa salle de bains, en boule, à paniquer – “panique” aussi, maintenant, je fais attention.

Ils disent : “les craintes et peurs sont normales”.

Je n’avais jamais eu peur de ma vie, voilà ce que j’apprends.

Je trouve ça pas normal du tout. Je trouve d’ailleurs la peur extrêmement effrayante.

 

Et toi tu tapes, tu cabrioles.

Ma fille.

Tes coups sont merveilleux.

Ça y est je l’ai écrit. Alors je ne suis pas si pire que cela ? J’ai dit un mot qu’on trouve sur les sites de filles qui flottent, émerveillées par leurs hormones.

Les niaises.

Je ne comprends pas bien, pas toujours. Je ne réalise pas. Je m’imagine embrassant ton cou, tes pieds… jamais ton visage : tu n’en as pas. Peut-on aimer une sans-visage ?

Tu es abstraite.

 

D’ailleurs, excuse-moi de te le dire, mais tu n’es pas la seule : l’équation câlin = bébé me semble également très abstraite et tout à fait disproportionnée.

Bébé est absurde, inconcevable, une folie. La conséquence de l’acte confine au risible.

 

Enfin, je ne veux pas te vexer.

Le plus troublant, c’est quand j’imagine que tu vas peut-être un peu me ressembler. J’y ai pensé deux fois. Cela te rend plus réelle. En fait, plus mienne.

J’imagine aussi ma robe de nuit indienne, la bleu ciel que j’aime tant et qui est si légère, j’invente une maternité aux murs assortis, une loupiote de chez Anokhi et toi, dans ton berceau transparent, à ma gauche. Tu portes ce petit pyjama crème que je t’ai acheté, avec un lapin brodé sur la poitrine. Tu n’as toujours pas de visage mais tu as récemment gagné une paire de lèvres – je les ai piquées dans un magazine, je les avais trouvées jolies, hop je les ai mémorisées exprès pour toi, pour te peindre un peu plus.

 

Te donner corps : une toute petite ligne sur ma to do.

Rainbow baby

Je n’ai pas aimé, d’abord, cette appellation pour toi. Rainbow baby de quoi, et puis cela rappelait tant notre rendez-vous raté d’avec ton frère ou ta sœur imaginaire, cet hiver maudit durant lequel j’ai été enceinte, et puis plus.

“Vous allez faire une fausse couche tranquille chez vous. Et si rien ne s’est passé d’ici deux semaines, vous me rappelez. Au revoir Madame, au revoir Monsieur.”

Les larmes sont venues de très profond, puis reparties assez vite. Le temps reprend, les apéros reprennent, les rires aussi. Zéro temps pour zéro deuil, j’ai du boulot, des week-ends, des to do.

D’ailleurs, je ne veux plus entendre parler de toi.

Quand début mai j’apprends que t’es re-là, ou alors ce n’est plus toi, mais quelqu’un d’autre ; le qui se brouille et je m’embrouille, c’est toi d’avant qu’on a manqué ou c’est un nouveau toi ? En tous cas quand je fais pipi ça colore des barres roses (ce que c’est niais), ton père dit “ne nous emballons pas”, alors je ne m’emballe pas, non, j’angoisse tranquille dans mon coin car il dit aussi “pour l’instant il ne se passe rien, c’est pas réel”, et bien sûr pour lui c’est pas réel les seins qui tirent, les tempes qui lancent, la gorge serrée par la nourriture qui ne passe pas et la tête au-dessus des toilettes pour rien. Je flanche à 10h03, à 13h24, à 16h12 et j’abdique à 20h47, mais rien n’existe, on ne s’emballe pas, rien qu’un tout petit truc appris en cours de bio qui fait que je ne saigne pas et tire la tronche toute la journée.

Les deux premiers mois, je pense que je suis dingue, superficielle, inconsciente, et dans quelle galère je me suis encore fourrée. Je repense à ces vingt minutes où j’aurais pu faire autre chose qu’un câlin à ton père : me peindre les doigts de pieds, boire un verre d’eau, aller à la piscine ou fumer un joint ; mais je ne fume pas de joints et j’ai froid quand je nage.  Quand je suis seule, je pense que je rembobinerais bien le temps pour annuler ces vingt minutes-là, c’est pas pour le vexer, c’est que si ça se trouve, j’avais aussi un peu soif, et ç’aurait pas été con de boire un verre d’eau.

Avant, je pensais que je serais sur un nuage de bonheur indicible, que notre joie serait infinie, que je ne pourrais retenir mes larmes à chaque pensée de toi. J’avais fait des stocks de rooibos et d’huiles hydratantes, et aussi des listes de prénoms que ton père n’aurait jamais acceptés et sur lesquels on aurait débattu en riant, en s’aimant, en se disant que ce qui nous arrivait était trop beau pour nous et que cette putain de vie était putain de trop bonne. Nos soirées étaient tracées : moi niaise de toi et ton père rêveur qui m’aurait obligée à bouffer des gigatonnes de noix, parce qu’il aurait lu sur Internet que ça te rendrait plus fort, plus grand et plus mieux.

Tu parles : tous les soirs, les seules pensées qui me traversent disent que je ne suis qu’une sombre idiote, malsaine, que JE NE PEUX PAS, que j’ai envie d’une bière, de vin rouge, de trois paquets de clopes et de t’oublier. La panique qui s’empare de moi est plus forte que tout ce que j’ai déjà connu : elle est aiguë et dégoutante, dégoutante parce que honteuse, aiguë parce qu’il n’y a pas solution valable. Je suis ivre de peur, je regrette, regrette, regrette, et ferme les yeux cinquante fois par jour en guettant un hypothétique sommeil qui me sortirait de là. Je prie pour que quelqu’un prenne la décision à ma place, mais rien ne se passe. Les jours continuent à s’enchaîner, tu grandis sûrement dans mon ventre, ça me débecte de ne rien maîtriser et j’ai toujours plus envie de vomir.

Quand je suis de bonne humeur je me dis que t’as franchement intérêt à être malin et un peu vif, parce que tout ça pour un enfant niais et con, non merci.

Quand je suis de mauvaise humeur, je pense plutôt : tout ça pour un enfant, non merci.

Et quand j’ose parler à ton père, je dis : non merci tout court.

Mais je tape jamais l’acronyme à trois lettres dans Google. Ni même familial, ni même planning. Une fois j’ai tenté, puis j’ai refermé l’onglet au bout de quelques secondes. Ensuite j’ai ouvert mon calendrier : on était le jour anniversaire de la fausse couche. De quand j’ai appris que y’avait plus de bébé, en jours d’aménorrhée.

Ce jour-là, j’ai pleurniché toute la journée, pas trop fort pour n’éveiller aucun soupçon, et je t’ai dit “Tu” pour la première fois, tout doucement dans ma tête.

Je t’ai dit : “Tu veux bouffer libanais ce midi ?” et aussi “viens, on se casse d’ici, y sont trop nuls”. Je t’ai demandé si tu ne trouvais pas que j’avais l’air un peu idiot avec mon bout de taboulé entre les dents, et aussi si t’avais pas envie de t’appeler Diane, par hasard. Ce jour-là, tu es devenue fille alors que ça faisait 2 mois que je pensais que tu étais garçon, ce qui par ailleurs ajoutait à mon malaise : je n’ai aucune idée de prénom de garçon.

J’ai trouvé que tu étais trop forte, t’avais passé le délai haut la main, aux 8 semaines on leur avait niqué leur race, on venait de débuter la 9ème, on était en pleine forme (enfin surtout toi), et j’ai commencé à penser que peut-être ce coup-ci, tu ne me laisserais pas tomber.

Ensuite ça a été mieux.

Pas parfait, juste mieux. J’avais un peu moins envie de calculer quand tombait les 12 semaines. Et j’attendais avec impatience la première échographie, le 4 juillet.

Ce matin-là, – c’était drôle –, je faisais une gueule d’enfer (donc drôle pour moi, pas pour ton père). Je ne voulais plus y aller, j’ai traîné une heure dans la salle de bains alors que je savais pertinemment que je n’avais que vingt minutes devant moi, ton père a dit qu’il faudrait peut-être éventuellement que je me bouge le cul, on s’est garés sur un emplacement fourrière, et le docteur (qui est une femme) avait 40 minutes de retard.

Mais elle s’appelle Kaddioui, alors c’était difficile de lui faire la gueule, à elle. Elle m’a fait une blague, j’ai souri, elle m’a contre-souri, et tout le monde était plus détendu après.

Malgré mes pattes en l’air.

Sur l’image en noir et blanc, la première chose que je voulais scruter, c’était que dans le gros rond tout noir, y’aurait bien une forme toute blanche. Je cherchais un ovale qu’aurait pu être ta tête, et quatre bourgeons pour le reste.

A peine eu le temps de me pencher sur la question, le bruit de ton cœur a résonné dans la pièce, très très vite, poum poum, poum poum, j’ai dit à ton père de s’approcher pour te voir et mieux t’entendre, il a répondu “Oh mais je ne voulais pas déranger”. Quand tu le connaîtras, ça te fera sourire.

Et puis la médecin a activé un mode 3D que je n’ai pas compris tout de suite, de noir et blanc t’es passé(e) à rouge et rose, mais je n’étais pas sûre que ce soit toi. J’ai demandé : “C’est le mien, lui ?”, la médecin a répondu qu’en tous cas c’était pas le sien, j’ai vu ton petit poignet bouger et j’ai fondu en larmes.

En rentrant à la maison, j’ai osé ouvrir le joli cahier que ta grand-mère t’a offert, il est jaune soleil comme l’espoir et comme l’Inde, j’y ai collé la première photo de toi et j’ai écrit “Hello baby love” juste à côté. Je voulais te raconter comment c’était nouveau pour moi de t’aimer, mais je ne voulais rien écrire de négatif sur ce cahier, ni clope ni planning ni pleurs. J’avais bien conscience que je dégoulinais de miel collant, mais après tout ce que tu t’étais pris dans la tronche en mai-juin, tu avais bien le droit à un peu de rattrapage.

On se revoit dans 3 semaines. Et après ça, j’aurais le droit de dire à tout le monde que je t’attends.

Et plus simplement que je suis enceinte, tu parles que je sais garder un secret.

Un silence assourdissant

Ce matin-là, un œil ouvert, puis l’autre, un pied à terre et cette pensée,  immédiate : “c’est vide”. Une main sur le ventre : “existes-tu, toi ?”. Mes seins tirent encore, mais peut-être un peu moins. Cela fait trois jours que je n’ai plus envie de vomir, pleurer et m’effondrer face à une assiette de nourriture. Je m’endors plus tard, alors que la semaine dernière, je n’existais plus dès 22 heures.

Que se passe-t-il ?

Je ne peux pas dire mon secret à l’homme qui dort à côté de moi. D’ailleurs est-ce un secret ? Seulement un doute, qui s’immisce insidieusement entre nous. Ton fils, ta fille, n’existe plus. Je ne le sais pas mais j’ai un pressentiment. Annule-t-on la paternité de quelqu’un sur un pressentiment ? Surtout celle de l’homme qu’on aime ?

Alors je ne dis rien.

Il faudra deux semaines de plus. Un rendez-vous raté avec le cœur du bébé, qui aurait du résonner. Mais rien ne résonne.

Seulement nos sanglots, infinis, dans le hall de cet immeuble de malheur.

35 ans

Préface nouvelle
Le fossé s’est encore agrandi, un fossé de trente-cinq ans à présent.
Et l’Asie continue son mouvement, sourd et secret en moi, large et violent parmi les peuples du monde.
Henri Michaux 1967

Prise de tête

J’ai souvent lu des histoires de fumées bleues, de caféine qui gonfle le coeur. Je passe ce dimanche sur mon balcon, ville pluvieuse ; il fait jour depuis pas si longtemps, j’ouvre une bière et m’arrache la gorge avec une cigarette. Je pense à l’Inde, trois ans presque que je ne pense qu’à ce pays et autant sans nicotine.

S. décide de déménager son ampli de guitare. Il a besoin d’une prise multiple. J’en pointe une qui traîne et ne sert à rien, il répond que c’est celle du barbeuc. Je ris car on dirait qu’il parle d’un proche, et puis sa tendre phrase : “oui, enfin, avec le nouvel habitant qui va arriver, va bien falloir faire de la place dans la chambre”.

On a besoin de prises supplémentaires, quoi.

Pourquoi l’Inde encore et la cigarette de nouveau, à l’aube de cette nouvelle famille ?

My lady story

Dix-huit heures en Inde. Ma première journée à Bombay se fondait dans la circulation chaotique, le front collé à la vitre de ce taxi fou, déjà enchaînée probablement, j’allais quelque part sans savoir où, enfin l’important c’est que j’allais prendre un bus, voilà, ce serait ma première étape.

Mon sac dépassait de ma queue de cheval, j’avais les mains pleines de tout et probablement de beaucoup de poussière, mais j’y allais, c’était sûr ; je grimpais avec force cuisses les marches un peu trop hautes dudit bus qui deviendrait, le savais-je alors, le lieu d’une révélation qui ne me quitterait plus. Echelle métallique, rideaux troués, cuir en plastique qui fait iik iik quand on bouge avec nos jeans dessus, un cachet de Malarone avalé au mango juice, et ce couloir d’entre les couchettes, étonnant : un bus de bunk beds, je n’avais jamais vu ça. Du haut de mon lit superposé je rêvassais à cette Bombay à peine effleurée que je quittais déjà, pincement partout et surtout au ventre, au coeur, partout où les vraies choses se passent ; je tournais en boucle sur un seul sujet et pour la première fois, aucun homme n’en était responsable.

Seize heures de trajet, les immeubles déchiquetés d’abord puis quelques palmiers, et enfin la terre rouge que l’on devinait malgré le ciel de plus en plus noir. Les phares bordéliques, le chauffeur qui pile, accélère, enchaîne les coups de volants violents – la peur au bide, mes doigts qui se crispent sur la jambe de mon compagnon de voyage, nous allions probablement nous renverser puis enfin cette pensée : pitié non, j’ai envie de vivre !

Pas de me dire que c’était le moment, peut-être, de quitter tout ça (les odeurs, les couleurs, la chair).

Nous étions le 12 janvier, je suis tombée amoureuse de l’Inde cette nuit-là  précisément.

Night life

Il faudrait vous voir, sautillant sur le sable caillouté qui rentre un peu dans les sandales, ça picote sous l’orteil et salit les ongles peints, un nuage de poussière se forme stroboscope tac tac et machine à fumée en pleine nature. Vous remuez vos hanches au rythme de cette diablesse de musique, vous souriez vous êtes beaux vous rayonnez ! Tu prends le bras de qui prend la hanche, vous tournoyez il rit aux éclats, un pas à droite, à gauche, main sur épaule barbe contre joue douce, eau de Santal qui flotte, pop pop pop, les lampadaires éclairent vos cheveux propres vous brillez vous êtes jeunes tu danses encore, un verre sur la tête le ventre le sol, bam !, ta tête dans le creux de son épaule encore c’est tendre mais le rock va trop vite, essoufflée, main sur le ventre “doucement”, one two three on reprend  l’air halluciné dans ses yeux.

La note sensible

Divine chevilles, belle âme et colle de nerfs.
On dirait ta mère.

Valentine Goby.

Plouf.

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A quel moment ce que je pensais aimer faire est-il devenu l’objet d’un ennui sévère ?

(j’aime bien ce mot, « sévère », à chaque fois que je l’utilise je repense à une phrase de Bobin : « L’amour que je vous porte est sévère ». On n’imagine pas un amour sévère, ou alors il serait comme méchamment enfoncé dans le cœur…)

Hier soir, j’ai noté :

– de vagues regards vers le ciel

– le seul moment où tu dois regarder dans le bol du voisin, c’est pour vérifier qu’il a assez à manger

– un garçon ? Alors là ça m’étonnerait !

S. est beau comme un astre en ce moment, je soupçonne une fée de passer la nuit pour lui déposer des paillettes partout sur le visage.

Il me lirait, il rigolerait.

Crédit photo : Neil Craver

Archive.

17 mars 2011, 4h21, retour de Las Brisas

« Mejor una rubia »

« You’re way too cute to smoke »

Las Brisas, le bar de tous les possibles, dont le désormais célèbre « Tu viens dans mon jacuzzi ? » (non), par contre je veux bien aller m’époumoner sur Stromae qui justement hurle à côté.

¡ SALSA CABRON !

Plutôt que de me coucher avec les poules, je préfère aller au lit avec le chant du coq.

2 mots intéressants

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Deux choses qui m’intéressent en ce moment :

UCHRONIE (n.f.) : utopie appliquée à l’histoire ; histoire refaite logiquement telle qu’elle aurait pu être. (Larousse, XIXè siècle)

L’auteur d’une uchronie prend comme point de départ une situation historique existante et en modifie l’issue pour ensuite imaginer les différentes conséquences possibles. À partir d’un événement modifié, l’auteur crée un effet domino (terme anglo-saxon couramment utilisé : effet papillon) qui influe sur le cours de l’Histoire.
Source : Wikipedia

Si le concept n’est pas nouveau, et a déjà fait l’objet de nombreux films, livres, etc., le mot en lui-même évoque un monde de possibles. Et si…(personne n’avait divorcé) ?

 

RETROBLOGGING. Je ne sais pas si ce terme existe réellement, ni même si ce que je m’apprête à en dire est une définition partagée par tous. J’utilise néanmoins ce mot pour parler d’un exercice qui m’inspire : celui de publier en temps réel dans le présent une histoire qui s’est déroulée dans le passé.

L’exemple et point de départ de cette découverte/réflexion est le projet Swim in India. L’auteur relate jour par jour, au rythme de ses carnets de voyage, un périple en Inde effectué il y a des années. Ses billets, publiés à la même date mais avec n années d’écart, sont illustrés par le matériel media de l’époque (diapositives scannées, dessins, croquis) et celui d’aujourd’hui (plans interactifs, timeline) sur un support moderne : le blog.

Le principe m’intéresse à de nombreux niveaux. Il me rappelle ce projet qui n’en est pas un mais qui me suit depuis toujours :  documenter. Tout documenter. En textes et avec un maximum de preuves à disposition. Il y a un livre qui je crois repose sur ce principe pour relater une rupture amoureuse (Tout cela n’a rien à voir avec moi de Monica Sabolo), mais je ne l’ai pas lu, et je ne crois pas que ce thème (femme quittée) me passionne.

(J’avais le projet, adolescente, d’écrire “tout ce que je sais”. Finalement, j’avais listé “tout ce qui me fait peur”.) 

A propos de “temps réel”, il s’agit ici plutôt d’un “jour par jour”. On pourrait envisager un heure par heure – ou même un vrai temps réel, quoiqu’il faudrait considérer le temps de la rédaction et de la publication – choses inexistantes dans l’histoire initiale, ainsi donc un véritable temps réel devient impossible (je réfléchis en tapant).

J’aime l’idée du temps de la réflexion. J’aime l’opposition des matériaux. J’aime le silence qui se crée entre chaque mot, le souffle perceptible qui raconte ce qui n’existe plus.

Parce qu’il y a ça aussi qui tourne dans ma tête : quelle incidence a le passé sur le présent (ce que le jour doit à la nuit) ? Peut-on encore considérer le passé ?  Je me sauve en répétant : “c’est une non-réalité”.

Crédit photo : Alain Laboile

J’ai lu un truc

“L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt. Et le présent à ceux qui se couchent tard.”

Ce qui tombe pas mal avec ce que me disait ma sœur ce matin : “Tu dormiras quand tu seras morte”.

A propos de “nous”

Mot du jour : hypernuit.

Ce matin : hyperpluie…

La chaleur asniéroise remplit ma poitrine entière. Je suis aimantée, comme après le darshan d’Amma en février, dans son ashram tout rose d’Inde du Sud.

(Elle me prend dans ses bras, pose sa main sur mes cheveux et répète comme un mantra “ma chérie, ma chérie” au creux de mon oreille qui fond de plaisir. Mes bras trop maigres tentent d’enserrer la dame, je veux moi aussi lui donner un peu de moi, mais je me sens squelettique, toute sèche, une enfant. Alors je pense à ma soeur, et à S. Cela dure une heure, ou une minute. Encore enveloppée par la douceur de son sari et son odeur de curcuma, je récupère mon sac et m’assieds en tailleur sur le sol en pierre, face à la scène. Ma sœur est assise derrière, sur une chaise. Je le sais car elle me l’a dit mais je ne la vois pas, parce que je ne regarde pas.

Je ferme les yeux et me balance (“Une araignée, qui se balançait…”) au rythme de qui ? Une force mystérieuse tire mon buste vers l’avant puis me repousse vers le fond du hall, et encore, encore. Un aimant se joue de moi mais un fil invisible relie le haut de mon crâne au plafond de cette salle – alors je ne tombe pas. Je vais d’avant en arrière, je sens une immense chaleur dans mon ventre, derrière le plexus solaire, mes yeux sont scellés gentiment, le calme m’enveloppe et je sais que je me souviendrai de cette sensation pour toujours.)

Voyez, j’essaie de parler d’autre chose que de l’Inde, et pof, je divague.

L’autre soir, chez nos voisins que je rencontre tout juste : “alors toi, c’est le “nous” qui t’émeut ?”

Bien sûr il y a les arguments mathématiquement compréhensibles que l’on répète à tous et qui sont très ennuyeux (mètres carrés, commerces). Mais il y a surtout ce nuage invisible de bienveillance. Les bières ont meilleure goût, les blagues sont plus drôles.

Ce “nous” qui se forme tranquillement de l’autre côté de la Seine occupe toutes mes pensées.

Et je cherche à lui trouver un lien avec cette chose encore indéfinissable qui elle, est née du côté de Bombay…

A propos de S.

S. (dont le corps est suant de lumière), m’attire tous les matins dans son cou sombre comme l’enfer et doux comme la paume du diable. La bouche souple mais inerte, les yeux clos, mon amour feint le sommeil et oppose sa peau blanche au gris du dehors. Sortir ? L’absurdité du propos m’incite à me déchausser, à enlever bijoux et parfums et à fondre sur le corps du bel endormi — respirer ses cheveux, embrasser la lisière de sa barbe, poser une main sur son front tiède. Avec l’autre main, ramener son crâne à la base de ma respiration, contre ma poitrine qui se soulève dans un rythme lent, pour l’enrober d’un bras cajoleur. Mon enfant, mon bébé Krishna tout bleu, apparaît alors, flottant au-dessus de nos deux corps noués, avec son sourire calme et malicieux. Protégé de la vie qui tourne trop vite, serein dans le moyeu de sa roue, je l’attends avec impatience.

Echo d’adolescence

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Note.

En Inde, il peut être diabolique sans toutefois être insultant de souhaiter à un homme d’avoir dix filles – et qu’elles fassent toutes un beau mariage.

(J’ai enfin lu Shantaram.)

Aqua-question

Peut-on avoir du charisme lorsque l’on défend l’eau tiède ?

La question tourne en rond depuis quelques jours, pendant que je touille un pinceau tout neuf au fond d’un pot d’eau froide.

Terminons 2013.

“Des orages intérieurs
zèbrent d’éclairs sa colère.”

Retour en Inde

mumbai

Bientôt, je reverrai les toits de Mumbai. L’émotion qui suit l’achat du billet d’avion n’est rien comparée à celle du lendemain (vérité digérée) – nous partons, je repars, c’est réel. J’écrivais cette même phrase sur un cahier jauni l’année dernière tout pile, salle d’embarquement Roissy vol 21h30 Air India – “je repars”, et pour la troisième fois le même vol, l’arrivée à Delhi à 10 heures du matin, “encore”.

Aurais-je à nouveau froid, la moquette sera-t-elle toujours à motifs marron et surtout, surtout, est-ce que ça sentira encore la myrrhe et l’encens – même dans l’aéroport ? A Bombay, est-ce que les chauffeurs de taxi seront toujours des “fighter pilotes” et est-ce qu’au petit matin, la ville restera endormie, calme, chaude – étonnante ? J’amènerai ma sœur dans les coins où je n’ai jamais mis les pieds : Elephanta Island, Gandhi’s house et les jardins suspendus de Malabar Hill. J’essaierai cette fois d’être à l’heure pour le coucher de soleil sur Chowpatty beach et peut-être goûterais-je un peu de paan, enivrée par cette ville.

“Revenue de toute force d’être allée nulle part…”

J’ai surtout lu un bouquin très ennuyeux au début, et absolument passionnant dans ses dernières pages :

“Qu’à la lumière de sa conscience chacun décide des actes quotidiens propres à susciter en lui le courage et l’amour, à le rendre non-violent en pensées, en paroles et en action.” Plus joli à lire qu’à faire !

J’avais dégoté une très très vieille édition dans une librairie pas plus jeune de la galerie Vivienne. L’ouvrage sentait la poussière et les lecteurs passionnés (corné, jauni, annoté). Un reproche : le livre me semble incompréhensible pour quelqu’un qui n’aurait pas lu une biographie de Gandhi auparavant (celle de Jacques Attali, par exemple). Si Kasturbai est mentionnée une nombre incalculable de fois, nulle part est écrit qu’elle est sa femme depuis que le jeune Mohandas a treize ans !

Plus égoïstement. L’idée d’un voyage en Inde se faufile de nouveau dans chaque pore de ma peau, et je continue à chercher par quel chemin ce pays s’est fondu en moi (l’encre de mon tatouage dorsal y serait-elle pour quelque chose ?)

J’attaque un nouveau bouquin de la même poussiéreuse librairie : l’Inde sacrée. Les aventures du Père Lhande au pays des castes m’éclaireront peut-être sur les raisons de cette soudaine passion (enfin, déjà 2 ans).

(sans rire : ce matin, rue de Villiers, devant moi une femme qui sentait l’Inde (la myrrhe ? l’encens ? les épices ?), j’ai accéléré, jusqu’à manquer me faire renverser en traversant la rue)

Souvenir d’été

Pour bien faire, il faudrait vraiment que je retrouve qui a dit ça :

“Je ne vous rejette certes en rien,
je mesure plutôt combien j’ai grandi.
J’adore, mon père, vos cheveux gris
mais… il me faut peigner les miens.”

J’avais lu ces lignes à Kovalam, en Inde, un village de plage niché au bas d’une colline keralaise. Chemins brouillons parmi les lianes, fossés, ombres, insectes et banana pancakes. Ni voiture ni rickshaw, mais des Indiens noirs sublimes qui jouaient au frisbee sur le sable doré de fin de journée. La mer des Laquedives virait rouge. Le soleil déclinait devant le “light house”, phare de bande dessinée qui correspondait point par point aux phares que l’on imagine enfant. Mes pieds brûlaient. De ma terrasse vue sur mer, je tentais d’allumer un encens Nag Shampa avec un briquet vide acheté un peu plus tôt. L’appareil photo restait à l’intérieur, branché à une prise sans courant. Il n’y avait que ce livre et moi, Le grand roman indien, et leurs torses brillants qui jouaient en bas.

Le joli monsieur

Ce matin, les yeux encore collés de la nuit trop courte, une jupe pour être jolie, l’une des places à quatre et la dernière page du livre Parias qui me laissait un vague goût de tristesse dans la bouche. A la station Bourse, alors que je rassemblais mes affaires et mes idées pour aller travailler, un homme souriant et pas effrayant s’assied à côté de moi et me tend ce bout de papier en murmurant : “vous aviez un œil fermé et l’autre ouvert, c’était pas facile, j’ai pas pu faire mieux”.

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Intermède sur les boissons

En ce moment je lis Parias, de Pascal Bruckner. C’est un bouquin que j’avais commencé par jeter au fin fond de ma bibliothèque au bout de trois chapitres, tellement l’accroche était dérangeante : l’histoire d’un Américain installé en Inde qui entreprend de tuer tous les marginaux, délinquants, mendiants, prostituées et petits voleurs ; en gros, d’ “exterminer les déchets sociaux” au nom d’un avenir harmonieux pour le pays. Bon.

Mes récents échecs en choix littéraires m’ont poussée à le rouvrir, et je m’en félicite à chaque trajet en métro. Aujourd’hui, un intermède sur les boissons, délicieusement écrit :

“Prendre un café en Inde me semblait inconcevable ; cette dynamite convenait à des sociétés du temps rare pour qui chaque minute compte : seuls des hommes pressés avalaient ces tasses d’explosif dont l’amertume opaque énerve et dessèche. Le thé, au contraire, boisson de peuple cérémonieux, s’apparentait à la mousson, aux pluies moites. Apaisant et excitant à la fois, il appelait la palabre, la détente, surtout quand on l’arrosait d’une délicate aspersion de lait. Dans sa transparence brûlante infusaient lentement les idées, les traditions, alors que le marc noir du café envoyait à l’esprit des secousses aussi fortes qu’éphémères.

A Paris, boire un thé au lait, c’était boire l’indolence des tropiques ; le même thé à Bombay superposait les deux hémisphères, déroutait la mémoire. Cette retraite dans le confort avait le charme d’un dépaysement. Le plaisir était plus grand encore de retrouver, au sortir des salons, la touffeur et le désordre des rues.”

High five

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Au plein cœur de cet ennui aoûtien, je dors de plus en plus tard, me réveille si tôt. La nuit n’est plus, le jour n’est pas encore, je me retourne souffle et peste, je fais quatre fois le tour de ma chambre, le ventre tire l’oreiller déconne, ce n’est même pas une histoire de température seulement ça boue en moi, la patience, pas mon truc.

Photo (c) Tyler Branch

Plus tout à fait l’aube, pas encore la guerre

Je me souviens des dégoûts qu’on avait, à la sortie de l’enfance, de tous ces grands sans lueur ni rêve qui nous assommaient d’interdits. On les trouvait d’un fade sans nom, on crachait sur leur vie sans saveur et on jurait, avachis dans une piaule à fumer nos premières cigarettes que jamais, jamais nous ne deviendrions comme eux.

Et puis un soir pas si éloigné de cet initial moment, on le rencontre, lui. Il a le goût des discussions tardives et le verbe joli, la mâchoire carrée et le regard malicieux. Petit à petit, vous constatez que son corps chaud calme vos tristesses, que ses yeux rieurs lèvent toutes vos peurs. Vous achetez des billets d’avion par deux, et son prénom résonne plus souvent que le vôtre. Il est votre ventre et vous pareil, vous essayez de vous souvenir comment c’était, la vie avant, mais tout devient flou, pas te connaître comment c’était ? Impossible de savoir.

L’autre soir, j’avais ces deux mini êtres humains dans mes bras pour lire une histoire. Leurs cheveux savonnés m’enveloppaient d’un calme rassurant et j’ai soudainement compris toutes ces histoires de mob et de sorties jusqu’à 23h. J’ai ressenti l’histoire de Théo 7 ans qui s’approchait de ma sœur et de mon père rendu fou, j’ai compris les interdictions de deux roues sinon-c-est-bien-simple-je-te-dépèce-moi-même, des cris des mères à qui on arrache les petits et du nid à construire, le plus doux possible, le plus droit qu’on puisse faire. J’ai commencé à anticiper toutes ces nuits qu’on passerait peut-être un jour, à s’en vouloir d’avoir foiré, été imprécis, brouillons et pas bons. Je me suis demandé comment je ferai, plus tard, pour ne pas pleurer d’émotion à chaque fois que je les verrai.

“Ton trip serait l’écriture, ton bruit celui de la musique. A fond, on l’aura compris : autrement on entend rien de la vie.” – Caryl Ferey

Aux amours qui finissent sans rien finir du tout

Soir, pluie. Sous un porche vert bouteille, le dos contre le mur froid, les pieds abîmés d’avoir couru, cheveux ruisselants et halètement d’une course contre soi l’alcool en tête ; le téléphone en main qui fait plisser les yeux, tape tape un texte infini de souvenirs probablement inventés, d’une histoire sûrement rêvée, autrement ça n’existe pas un truc qui fait aussi mal, personne n’aurait pu écrire un homme de cette trempe. Ne rien transmettre, ne rien montrer tant que la mémoire garde : à chaque nouvelle croyance fouiller dans le tas des déceptions passées, pour ne plus être attendrie, pour ne plus mollir devant sa nuque son nez ses lèvres son torse, pour trouver sa chemise moche et l’homme dedans déplorable ; astuces nocturnes de fille étourdie qui permettent de ne jamais cliquer sur le bouton « envoyer ». Avoir lutté, lutter encore – l’infinitif a cela de commode qu’il permet de ne pas dire qui pleure tant d’années plus tard, se tordre de douleur après la période légale, vraiment quelle histoire.

(Tu ne le vois plus nulle part sauf quand tu fermes les yeux.)

Trop de matins, pas assez de nuits

Bleu, rouge, bleu, rouge sur son front son nez sa bouche ; un pied qui tape, une cigarette, son regard précis sur les pieds à paillettes des filles qui dansent, pop pop pop, la chemise de l’homme manches relevées, un bouton défait les cheveux humides une goutte de sueur, il semblait heureux triste ou indifférent en fonction de la lumière. La musique cogne encore, tête qui tourne, main sur bord de table, les yeux de la brune sourcils froncés sur les cheveux de la petite qui enserre un autre homme, ce joyeux bordel, avec des verres qui valsent des clopes qui brûlent des sons qui gênent et toujours le même silence dans mon ventre, tu as entendu, non ?

Six heures. La voix qui peut se reposer, plus hurler, tu disais, tout à l’heure ? Je disais, tout le monde s’endort ! Tu veux rester ? Quelqu’un a laissé une bière sans mégot dedans, c’est formidable, on n’entend presque plus de musique, un son à peine perceptible, au loin, étouffé par le corps d’une fille endormie. Quedas o no quedas ? En espagnol le message est le même mais sonne moins engageant.

Depuis le canapé mou, le jour devient gris, puis blanc, les rouges et bleus tournent rose et pâle, peut-être que ce sera une belle journée, on écrira “today doesn’t suck”, ça noircira des tonnes de feuilles à petits carreaux et on chantera, le cœur au bord des lèvres , “Je ne peux plus dire je t’aime”…

Feu, brûle ; banane, fais des bulles

Un nom de ville impossible. Deux versions suivant l’époque, des h partout, aspirés et soufflés, des r qu’on roule tout doucement, dans le fond de la gorge et sans dureté, des r à gargarismes qui dodelinent du haut du crâne, la poussière au sol, les vaches sur le sable, un deux cent cinquantième temple derrière le banian et des éléphants sur mon dessus de lit. Pas d’eau, pas d’électricité avant le soir, l’Indien à l’accueil qui fixait ses prix suivant la couleur du papillon qui passait, la Kingfisher qu’il fallait se siffler en cachette des flics à têtes blondes qui ne respectent rien et le wifi pas protégé pas mot-de-passé pas éloigné, que je captais encore quatre bars plus bas.

Sur la balancelle qui ne balançait plus, au verso de l’instant présent où j’étais seule en Inde et je me demandais bien ce que je fichais là, j’ai découvert un bouquin dans lequel était écrit ça : « Feu, brûle ; banane, fais des bulles ». Ça s’appelait Le dieu des Petits Riens et c’était captivant, le mot est faible. Sa question « qui aimer, comment et jusqu’à quel point » a tourné longtemps dans ma tête, pendant que je cherchais autour de moi des petits êtres que j’aurais pu assimiler à ces héros d’à peine un mètre, Estha et Rahel (huit ans), même si ça faisait encore des h à n’en plus pouvoir, je cherchais à comprendre un bout de ce pays, et ça passait forcément par les gens qui m’entouraient à ce moment-là. Mais la vérité c’est que j’en entravais pas une, tous avaient les pieds poussiéreux et le torse nu, un regard noir noir noir dans lequel je ne lisais rien, j’avais beau me dire que si je comprenais les sentiments décrits dans le livre, écrit par une vraie Indienne qui savait forcément de quoi elle parlait, y’avait pas de raison que je ne comprenne pas ce qui se tramait autour de moi ; mais non, je suis restée à la lisière de ce voyage parce que je concevais l’ensemble, je le lisais et le retenais, mais je butais contre ses sous-éléments. En allant chercher sur Amazon le nom exact de l’auteure (Arundhati Roy), je tombe sur l’une de ses phrases : « Tout ce qu’on peut dire de l’Inde est vrai, on y voit les choses plus clairement parce que c’est le chaos ». Ce soir-là, dans ce village de bord de mer qui restera lié à cette lecture, la masse s’imposait pourtant à moi, compacte, elle était immense et impénétrable. Je ne voyais rien clairement, la seule chose qui clignotait, c’était le voyant rouge qui indiquait que l’électricité était revenue.

Bon.

Voilà, je rouvre un blog.

Il s’appelle L’hallali. C’est surtout une histoire d’esthétique. Regardez bien les obliques des lettres, moi je trouve ça joli. J’avais ouvert un tumblr, du même nom. Il existe toujours et réunit environ 1 lecteur et demi (moi-même + moi-même dans le métro – ça capte moins bien). Ça ne m’embêtait pas vraiment, d’avoir personne qui me lise. D’ailleurs c’était mieux, parce que je pouvais écrire bien ce que je voulais, et poster les photos qui me plaisaient, et aussi imaginer, surtout, l’écran du téléphone dans la nuit qui transforme les visages en un tas d’ombres trop grises. Je fantasmais quelques lecteurs fantômes, sûrement.

Et puis y’a eu ce prix, un truc sur internet de filles qui écrivent, et je veux participer. Tout à l’heure je suis donc partie creuser ma boîte mail à la recherche de textes un peu vieux mais avec un plan : psychologie du personnage, élément perturbateur, action, chute. Bon. L’ennui, c’est que si je participe, je ne veux surtout pas perdre, rapport à l’égo, tout ça. J’ai lu des textes des années précédentes, relu mes vieux textes avec plan, et je vais perdre. Donc finalement je ne veux plus. Mais il faut que je réinstalle un clavier sous mes doigts pour taper autre chose que des specs. Il faut travailler. Je crois de moins en moins au don, davantage à l’arrachage de bide. Je vais y arriver, y’a pas de raison (à quoi ?)

Je ne suis plus vexée par l’expression « vomir du texte » et c’est pas grave si c’est mauvais. L’important c’est que ça existe. Et le faire avec des paires d’yeux en face, pas céder aux lieux communs et aux citations indexées sur L’internaute.