Rainbow baby

Je n’ai pas aimé, d’abord, cette appellation pour toi. Rainbow baby de quoi, et puis cela rappelait tant notre rendez-vous raté d’avec ton frère ou ta sœur imaginaire, cet hiver maudit durant lequel j’ai été enceinte, et puis plus.

“Vous allez faire une fausse couche tranquille chez vous. Et si rien ne s’est passé d’ici deux semaines, vous me rappelez. Au revoir Madame, au revoir Monsieur.”

Les larmes sont venues de très profond, puis reparties assez vite. Le temps reprend, les apéros reprennent, les rires aussi. Zéro temps pour zéro deuil, j’ai du boulot, des week-ends, des to do.

D’ailleurs, je ne veux plus entendre parler de toi.

Quand début mai j’apprends que t’es re-là, ou alors ce n’est plus toi, mais quelqu’un d’autre ; le qui se brouille et je m’embrouille, c’est toi d’avant qu’on a manqué ou c’est un nouveau toi ? En tous cas quand je fais pipi ça colore des barres roses (ce que c’est niais), ton père dit “ne nous emballons pas”, alors je ne m’emballe pas, non, j’angoisse tranquille dans mon coin car il dit aussi “pour l’instant il ne se passe rien, c’est pas réel”, et bien sûr pour lui c’est pas réel les seins qui tirent, les tempes qui lancent, la gorge serrée par la nourriture qui ne passe pas et la tête au-dessus des toilettes pour rien. Je flanche à 10h03, à 13h24, à 16h12 et j’abdique à 20h47, mais rien n’existe, on ne s’emballe pas, rien qu’un tout petit truc appris en cours de bio qui fait que je ne saigne pas et tire la tronche toute la journée.

Les deux premiers mois, je pense que je suis dingue, superficielle, inconsciente, et dans quelle galère je me suis encore fourrée. Je repense à ces vingt minutes où j’aurais pu faire autre chose qu’un câlin à ton père : me peindre les doigts de pieds, boire un verre d’eau, aller à la piscine ou fumer un joint ; mais je ne fume pas de joints et j’ai froid quand je nage.  Quand je suis seule, je pense que je rembobinerais bien le temps pour annuler ces vingt minutes-là, c’est pas pour le vexer, c’est que si ça se trouve, j’avais aussi un peu soif, et ç’aurait pas été con de boire un verre d’eau.

Avant, je pensais que je serais sur un nuage de bonheur indicible, que notre joie serait infinie, que je ne pourrais retenir mes larmes à chaque pensée de toi. J’avais fait des stocks de rooibos et d’huiles hydratantes, et aussi des listes de prénoms que ton père n’aurait jamais acceptés et sur lesquels on aurait débattu en riant, en s’aimant, en se disant que ce qui nous arrivait était trop beau pour nous et que cette putain de vie était putain de trop bonne. Nos soirées étaient tracées : moi niaise de toi et ton père rêveur qui m’aurait obligée à bouffer des gigatonnes de noix, parce qu’il aurait lu sur Internet que ça te rendrait plus fort, plus grand et plus mieux.

Tu parles : tous les soirs, les seules pensées qui me traversent disent que je ne suis qu’une sombre idiote, malsaine, que JE NE PEUX PAS, que j’ai envie d’une bière, de vin rouge, de trois paquets de clopes et de t’oublier. La panique qui s’empare de moi est plus forte que tout ce que j’ai déjà connu : elle est aiguë et dégoutante, dégoutante parce que honteuse, aiguë parce qu’il n’y a pas de solution valable. Je suis ivre de peur, je regrette, regrette, regrette, et ferme les yeux cinquante fois par jour en guettant un hypothétique sommeil qui me sortirait de là. Je prie pour que quelqu’un prenne la décision à ma place, mais rien ne se passe. Les jours continuent à s’enchaîner, tu grandis sûrement dans mon ventre, ça me débecte de ne rien maîtriser et j’ai toujours plus envie de vomir.

Quand je suis de bonne humeur je me dis que t’as franchement intérêt à être malin et un peu vif, parce que tout ça pour un enfant niais et con, non merci.

Quand je suis de mauvaise humeur, je pense plutôt : tout ça pour un enfant, non merci.

Et quand j’ose parler à ton père, je dis : non merci tout court.

Mais je tape jamais l’acronyme à trois lettres dans Google. Ni même familial, ni même planning. Une fois j’ai tenté, puis j’ai refermé l’onglet au bout de quelques secondes. Ensuite j’ai ouvert mon calendrier : on était le jour anniversaire de la fausse couche. De quand j’ai appris que y’avait plus de bébé, en jours d’aménorrhée.

Ce jour-là, j’ai pleurniché toute la journée, pas trop fort pour n’éveiller aucun soupçon, et je t’ai dit “Tu” pour la première fois, tout doucement dans ma tête.

Je t’ai dit : “Tu veux bouffer libanais ce midi ?” et aussi “viens, on se casse d’ici, y sont trop nuls”. Je t’ai demandé si tu ne trouvais pas que j’avais l’air un peu idiot avec mon bout de taboulé entre les dents, et aussi si t’avais pas envie de t’appeler Diane, par hasard. Ce jour-là, tu es devenue fille alors que ça faisait 2 mois que je pensais que tu étais garçon, ce qui par ailleurs ajoutait à mon malaise : je n’ai aucune idée de prénom de garçon.

J’ai trouvé que tu étais trop forte, t’avais passé le délai haut la main, aux 8 semaines on leur avait niqué leur race, on venait de débuter la 9ème, on était en pleine forme (enfin surtout toi), et j’ai commencé à penser que peut-être ce coup-ci, tu ne me laisserais pas tomber.

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Ensuite ça a été mieux.

Pas parfait, juste mieux. J’avais un peu moins envie de calculer quand tombaient les 12 semaines. Et j’attendais avec impatience la première échographie, le 4 juillet.

Ce matin-là, – c’était drôle –, je faisais une gueule d’enfer (donc drôle pour moi, pas pour ton père). Je ne voulais plus y aller, j’ai traîné une heure dans la salle de bains alors que je savais pertinemment que je n’avais que vingt minutes devant moi, ton père a dit qu’il faudrait peut-être éventuellement que je me bouge le cul, on s’est garés sur un emplacement fourrière, et le docteur (qui est une femme) avait 40 minutes de retard.

Mais elle s’appelait Kaddioui, alors c’était difficile de lui faire la gueule, à elle. Elle m’a fait une blague, j’ai souri, elle m’a contre-souri, et tout le monde était plus détendu après.

Malgré mes pattes en l’air.

Sur l’image en noir et blanc de l’écran de l’échographie, la première chose que je voulais scruter, c’était que dans le gros rond tout noir, y’aurait bien une forme toute blanche. Je cherchais un ovale qu’aurait pu être ta tête, et quatre bourgeons pour le reste.

A peine eu le temps de me pencher sur la question, le bruit de ton cœur a résonné dans la pièce, très très vite, poum poum, poum poum, j’ai dit à ton père de s’approcher pour te voir et mieux t’entendre, il a répondu “Oh mais je ne voulais pas déranger”. Quand tu le connaîtras, ça te fera sourire.

Et puis la médecin a activé un mode 3D que je n’ai pas compris tout de suite, de noir et blanc t’es passé(e) à rouge et rose, mais je n’étais pas sûre que ce soit toi. J’ai demandé : “C’est le mien, lui ?”, la médecin a répondu qu’en tous cas c’était pas le sien, j’ai vu ton petit poignet bouger et j’ai fondu en larmes.

En rentrant à la maison, j’ai osé ouvrir le joli cahier que ta grand-mère t’a offert, il est jaune soleil comme l’espoir et comme l’Inde, j’y ai collé la première photo de toi et j’ai écrit “Hello baby love” juste à côté. Je voulais te raconter comment c’était nouveau pour moi de t’aimer, mais je ne voulais rien écrire de négatif sur ce cahier, ni clope ni planning ni pleurs. J’avais bien conscience que je dégoulinais de miel collant, mais après tout ce que tu t’étais pris dans la tronche en mai-juin, tu avais bien le droit à un peu de rattrapage.

On se revoit dans 3 semaines. Et après ça, j’aurais le droit de dire à tout le monde que je t’attends.

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Et plus simplement que je suis enceinte, tu parles que je sais garder un secret.