Grand solde avant travaux

Ce que l’on sait de sûr : c’était l’hiver, nous dormions à quatre dans cette chambre d’hôtel de vacances au ski, j’avais 10 ans.

Le reste est en majorité reconstitué, mais je suis encore cette petite fille. Je me souviens de ce en quoi je croyais avant d’aller me coucher cette nuit-là, et de ce qui a été pulvérisé par un cauchemar et deux adultes lorsque le jour a fini par se lever à nouveau.

Je suis une enfant sans histoires, mais sous mes paupières la nuit, des crânes s’empilent et font la danse des élections. Dans ce rêve de cette nuit où tout s’est effondré, Jacques Chirac va écrire ses Mémoires, avec un grand M. Je l’ai entendu au dîner alors c’est tout à fait véritable. Cette maison trouée dans laquelle je suis perdue sent la poussière et la mort, ce sont les Mémoires. Une main traverse la pièce à doigts rapides, on dirait La Chose de la famille Adams, sauf que là c’est la famille W. et il n’y a plus de chose justement, mais seulement des tas de crânes et des têtes sans cou, avec les artères qui pendouillent, chplock chplock fait le sang foncé qui coule et tâche le béton. Mes mains essaient d’attraper la porte en bois, mais des échardes m’abîment la peau et je ne sais plus par où je suis entrée ; impossible de sortir, je suis enfermée dans ce cauchemar qui me fait trembler de peur pendant que sur le lit d’à côté, dans la réalité réelle de la vraie vie, B. et J. discutent des modalités du divorce dont ils ne nous ont pas encore parlé.

De l’air ! Le lit de camp grince lorsque je me relève brusquement. Je me tourne et retourne. F., ma soeur (huit ans), serre contre elle Pouf, son doudou tout mou et semble rêver paisiblement. Dans le grand lit : nos parents. Nous sommes tous les quatre : Papa, Maman, F. et moi, et c’est le dernier souvenir que j’ai de nous.

Je suis invitée à grimper dans le grand lit. Dans le creux de l’épaule de ma mère, peut-être, je raconte la maison trouée et les crânes. Mais peut-être pas. Maman est si maigre, son corps n’est que creux et il n’y a nulle part de replet pour cacher des secrets enfantins et se faire réconforter des monstres.

Dans un souffle, elle dit : « on va déménager tu sais ».

Je pense « Non je ne sais pas mais c’est vraiment une chouette nouvelle, parce que tu vois, mes copains ils vont à la Fête de l’oiseau, et la Fête de l’oiseau elle n’est pas dans notre tout petit village minuscule dans la montagne, elle est à la ville, et puisque c’est dans cette ville que nous allons, eh bien je suis très heureuse. »

« Papa ne viendra pas avec nous, par contre ».

Elle est là, la véritable annonce, je le sais maintenant mais avant j’ai 10 ans et je ne comprends pas, je réponds « ah d’accord » et je vexe sûrement ledit papa qui est à ma gauche, mais qui ne répond rien. Je promets de me taire. C’est un secret entre grands.

Aujourd’hui je me dis : comment ont-ils osé ? J’ai 10 ans et je sais toute seule que Papa et Maman vont divorcer, mais bien sûr c’est pas si grave, parce qu’à ce moment-là je ne sais encore rien des juges, des chèques de pension que l’on cache pour accuser l’autre, des cris toute nue et des corbeilles à linge.
On a bien le temps…

Cet adjectif possessif, « nos », m’est compliqué. Il y a deux phrases, j’ai utilisé « mes » ; cette fois, je me force à écrire « nos ». Mais depuis cette nuit-là, je dis « les », parents… Toute autre forme me semble absolument incongrue pour désigner B. et J., nés à la fin des années 50 et au début des années 60, procréateurs de moi M., née en 1987 et de F. ma soeur, née en 1989.
Trompés en 1992, puis en 1997, divorcés en 1998, déchirés depuis lors.

Ce qui me manque, par contre, c’est le lendemain matin. A-t-il d’ailleurs existé (ai-je dormi ?), comment ai-je fait pour repartir sur mes petits skis, mettre mes moufles et dévaler les bleues, sans rien dire ? Ai-je vécu cette journée ?

Malgré les pleurs et les cris et les bouts de papier que l’on triture en les fixant pendant que l’autre parle ou dispute, malgré les corbeilles à linge qui transportent les bouquins d’école, malgré qui auraient pu effacer un peu eh bien


rien.

Je vous regarde aujourd’hui et ce que vous me semblez loin ! A-t-on été une fois réunis ? A-t-on réellement été une famille un jour ? Vous ai-je déjà appelé « mes parents » ? Quel lien pouvait bien nous unir : je nous regarde et je nous trouve des étrangers.

Improbable, cette vie avant 1998.

Il est temps de construire dessus. Quoi qu’il en coûte.